Données probantes en éducation : le serpent se mord-il la queue?

18 février 2026

Pierre Avignon, conseiller politique à la Fédération de l’enseignement collégial (FEC-CSQ)

On apprenait récemment dans les pages du Devoir la mise sur pied d’un conseil scientifique pour faire face aux besoins des écoles du centre de services scolaire Marguerite-Bourgeoys (CSSMB). Ce projet visant à redresser le taux de réussite, qui est à la baisse, est plutôt une bonne nouvelle pour les élèves. Il serait cependant regrettable pour le débat public de ne pas profiter de l’occasion pour souligner qu’il s’agit là d’un certain revers pour le CSSMB et pour les tenants de l’approche par les données probantes. Le réseau collégial est lui aussi concerné, notamment parce que le Plan d’action pour la réussite en enseignement supérieur (PARES) faisait la promotion des « pratiques pédagogiques à impact élevé ». De plus, ce n’est pas un hasard si le directeur du CSSMB signait le préambule du mémoire de la Fédération des cégeps lors du Chantier sur la réussite qui s’est tenu préalablement à la mise en œuvre du PARES.

Retournons brièvement en arrière pour comprendre en quoi cette situation est pour le moins cocasse. Comme le faisait remarquer en 2022 Normand Baillargeon dans une chronique intitulée un exemple inspirant : « Le Centre de services scolaire Marguerite-Bourgeoys de Montréal vient, pour la deuxième année de suite, de remporter le prestigieux Prix d’excellence de l’administration publique du Québec, catégorie éducation. » Pourquoi une telle récompense? Parce que des pratiques dites « probantes », en pédagogie (« enseignement efficace ») et en gestion, auraient mené à un taux de réussite de 10 points de pourcentage au-dessus de la moyenne provinciale.  

Interpellés à l’époque par ces résultats, nous nous y sommes intéressés de plus près afin de connaître « le secret de la Caramilk »… Après avoir consulté plusieurs sources d’information, nous avons été un peu déçus. Tout d’abord, si les taux de diplomation après sept ans au secondaire ont bien augmenté de 12 points de pourcentage entre 2010 et 2021 à Marguerite-Bourgeoys, ils avaient également augmenté de 10 points dans l’ensemble du réseau public. De plus, les commissions scolaires anglophones et plusieurs centres de services francophones obtenaient des résultats similaires ou supérieurs. Enfin, durant cette période, les effectifs du CSSMB ont augmenté, notamment de 50 % dans l’école secondaire Paul-Gérin-Lajoie d’Outremont, une institution avec projet sélectif dont un programme de douance!

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Outre la publication du rapport du Groupe de travail sur la création de l’INEE, cosigné par le directeur du CSSMB, une chaire de recherche sur les pratiques d’excellence en éducation est créée à l’UQO alors que plusieurs professeurs de la TÉLUQ multiplient les formations sur l’école efficace. Puis, en février 2025, le ministre de l’Éducation Bernard Drainville annoncera la création de l’INEE et la dislocation d’une institution créée à la suite du rapport Parent qu’est le Conseil supérieur de l’éducation (CSÉ).

Du sable apparaît toutefois progressivement dans l’engrenage de l’efficacité par les données probantes. La publication d’une enquête mettant en cause les modalités de travail de personnes associées à la promotion de cette approche jette un premier grain : « Tout un système de redevances pour deux professeurs de la TELUQ ». L’opposition d’un grand nombre de professeures et professeurs d’université s’exprimant notamment dans Le Devoir « Entre recherche en éducation et château de cartes » constitue un autre signe avant-coureur de plus grandes difficultés à venir. Plus récemment, Zacharie Goudreault révélait que, six mois après la création de l’Institut national, son « top gun » n’avait toujours pas commencé à travailler, faute de mandats. Cependant, ce qui nous amène à parler de tout cela aujourd’hui, c’est que le taux de diplomation après sept ans a diminué de 2 % à l’échelle du Québec … et de 2,8 % au CSSMB !

Ce sont ces résultats qui ont incité à la mise sur pied d’un conseil scientifique qui aura comme mandat « de trouver des solutions adaptées à la réalité montréalaise ». Il est difficile de ne pas voir ici un certain retournement de situation, car une des principales critiques envers les données dites probantes, c’est justement que cette approche ne prend pas suffisamment en considération les particularités d’un quartier, d’une école ainsi que les caractéristiques des élèves qui composent une classe. Les réalités éducatives multiples d'un milieu nécessitent une pluralité de formes d’intervention.

Les données quantitatives provenant notamment de méta-analyses de partout dans le monde peuvent servir de guide, mais elles ne doivent pas servir de mantra au risque de se mordre la queue et d’oublier que la réussite éducative est un enjeu social qui passe notamment par des réformes structurelles, dont la fin de l’école à trois vitesses.