Un ministre et sa vertu

21 novembre 2018

Lucie Piché, présidente de la FEC-CSQ

Le 12 novembre dernier, nous avons pris connaissance avec intérêt de la lettre signée par Jean-François Roberge, adressée à tout le personnel des réseaux de l’éducation et de l’enseignement supérieur. Précisons d’emblée que nous considérons, comme le ministre, que l’éducation constitue une « grande mission », une « clé pour permettre l’atteinte du plein potentiel de tous, la formation de citoyens responsables et la lutte contre les inégalités ». En d’autres termes, nous ne pouvons être contre la vertu.

Cependant, au-delà des bonnes intentions et des stratégies de communication, nous jugerons sur les réalisations. Or, comme l’a justement souligné le professeur de l’UQAM Michel Lacroix dans un article intitulé « La CAQ, entre humanisme et logique économique », publié dans les pages de la revue À bâbord! (également dans Le Devoir, 13 novembre 2018) : « On peut aisément imaginer que l’humaniste à éclipses en Jean-François Roberge se sentira très seul au gouvernement et que le ministère de l’Éducation, sous sa direction, risque fort d’être mené par l’esprit des chambres de commerce davantage que par une pédagogie libératrice. »

Si nous sommes bien sûr totalement d’accord pour faire de l’éducation une priorité, encore faut-il s’entendre pour savoir vers où amener nos cégeps, nos universités et nos écoles. Par exemple, est-ce que le gouvernement est prêt à soutenir le Prix littéraire des collégiens afin que l’accès et la valorisation de la culture ne tombent pas entre les mains des géants du Web de la « GAFA »? Est-il prêt à éliminer l’iniquité actuelle où les stages non rémunérés sont majoritairement des secteurs à prédominance féminine? À financer adéquatement le réseau collégial?

Si l’on en juge aux engagements électoraux de la CAQ, rien n’est moins sûr. Abolition de postes de fonctionnaires, réduction des taux de taxe scolaire et autres baisses d’impôts révèlent plutôt une pensée magique dont on a que trop entendu la formule : faire plus avec moins. Bien sûr, plusieurs des engagements du ministre concernant l’éducation l’honorent, mais ces promesses ne se feront pas sans un effort budgétaire important. Or, le cadre financier de la CAQ en éducation pour les prochaines années ne prévoit pas de réinvestissement, mais simplement des ajustements aux coûts de système! Même l’Association des économistes du Québec conseille au gouvernement de privilégier l’éducation plutôt que les baisses d’impôts (Le Devoir, 11 novembre 2018).

Malgré les bonnes intentions du ministre Roberge, il ne sera donc pas si facile de concilier la CAQ et l’éducation. Et si on réinventait l’école? se demandait le citoyen Roberge dans son livre publié avant les élections. On pouvait notamment y lire que : « Aux prises avec un système qui encourage le nivellement par le bas et le gonflement artificiel des notes, les directeurs d’école et les enseignants ont un devoir de résistance. » Pour réinventer l’école, nous nous engageons donc à remplir notre devoir de résistance. À l’heure de l’individualisation et du populisme, ce devoir de résistance devra notamment passer par des consultations conduisant à des actions et des discussions collectives et conséquemment se déployer au-delà des missives personnalisées.

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Ce texte a également été publié dans le journal Le Soleil du mercredi 21 janvier : « La pensée magique du ministre de l’Éducation »